Menu Content/Inhalt
Accueil / Home page arrow TEXTES FONDATEURS arrow Texte de, et sur Charles GIDE
Texte de, et sur Charles GIDE
Résumé

ImageQuatre textes ont été mis en ligne. Deux textes SUR Charles Gide par Patrice DEVILLERS ("La solidarité au coeur du modèle coopératif de Charles Gide"),  Charles FAURIER et BUCHEZ ("Les oeuvres de Charles Gide, Vol IV").Deux textes DE Charles Gide intitulés Le projet d’une « République coopérative » et un « Programme Coopératif » et « Hommage aux pionniers de Rochdale».

Textes (corps) de la ressource

 La solidarité au coeur du modèle coopératif de Charles Gide 1
(
par Patrice DEVILLERS)

Dès la conférence sur L'école nouvelle, présentée à Genève en 1889, Gide installe la solidarité2 au coeur de son modèle coopératif. Il fonde alors son économie sociale sur une solidarité qui devient éthique parce que vécue librement et sans coercition par l'individu. C'est le règne du dévouement et de l'altruisme. Un tel comportement n'est pas inné, il n'est que l'heureuse conclusion d'une évolution en trois phases qui permet de passer d'une solidarité naturelle mais contrainte à une solidarité réfléchie et volontaire. Dans un premier temps, l'individu, tel l'abeille en son essaim, se voit imposer la solidarité pour dominer une nature qui autrement lui serait supérieure. Dans une second phase, l'individu prend conscience de la nécessité de l'organisation de la société, mais son adhésion n'est pas pour autant empreinte de spontanéité. L'impôt, le service militaire ou la part patronale des cotisations sociales sont autant d'obligations qui relèvent de ce cadre. Dans la dernière phase, la solidarité devient quasi-contractuelle dans la mesure où tout individu, enfin conscient de l'importance du lien qui l'unit aux autres et qui les unit à lui, remplit spontanément et volontairement ses obligation.

La coopérative se présente alors comme le lieu par excellence où la morale de la solidaritédevient pratique de la solidarité. Tout le mérite en revient à la table des lois rochdaliennes etnotamment à la transformation des bonis en investissements productifs qui forgent au sein del'entreprise coopérative l'union de l'intérêt personnel et de l'intérêt général tant sur le plan économique que sur le plan moral. Parallèlement, la propension de la coopération à tendre vers la République coopérative mène conjointement la solidarité vers sa forme optimale.
Rochdale fait de l'économie coopérative « une économie de gain enchevêtrée à une économiedu don3 ». Économie du don parce que l'individu offre de son temps, de son énergie ou plus passivement de son argent afin que la coopérative fonctionne. Économie du gain parce quesolidarité ne signifie pas charité. Le coopérateur attend une contrepartie, il espère un régime économique supérieur.

(…) La solidarité révèle un individu autonome et pleinement responsable de lui-même et desautres en milieu coopératif. De cette façon, elle s’impose comme contrat social de la République coopérative et lie le producteur au consommateur, mais aussi les consommateursentre eux, et enfin les individus entre eux. Elle scelle l’édifice social en élevant l’individualité à son niveau le plus riche. « L’individualisme, c’est la concentration d’un être qui se repliesur soi-même ; l’individualité, c’est un épanouissement d’un être qui se déploie au dehors4 ».La boucle est donc bouclée puisque Gide peut asseoir sur une telle éthique de la solidarité le sentiment d’appartenir à une communauté de justes, à une fratrie qui bien évidemment trouvesa place au sein d’une coopération porteuse d’un avenir millénariste.


1- Extraits de l’introduction de Patrice DEVILLERS au Volume IV des OEuvres de Charles Gide. Coopération et Economie Sociale, 1886-1904. Comité pour l’édition des oeuvres de Charles Gide et L’Harmattan. 2001, pp 22-23.
2 - Cette conférence, ainsi que celle de 1893, L'idée de solidarité en tant que programme économique, lui donne quelque droit à être considéré avec Durkheim et Fouillée, mais avant Bourgeois, comme un des artisans du renouveau de la doctrine solidariste. Gide connaissait Durkheim, celui-ci ayant fourni un article à la Revue d'Economie politique dès 1888. De plus l'ouvrage fondateur de ce dernier, De la division du travail social, est publié en 1893 et Gide y fait référence dans sa conférence de la même année. Mais l'approche de la solidarité est différente. Durkheim donne à celle-ci un fondement sociologique et en fait le grand principe de cohésion sociale,alors que Gide lui voit d'abord un fondement biologique que l'évolution humaine conduit à dépasser.
3 - H. Desroche, Charles Gide, trois étapes d’une créativité, p. 97, édition CIEM, 1982, 196 p.
4 - Charle Gide, La solidarité, p. 117, PUF, 1932, 214 p.

 


Charles Gide : Le projet d’une « République coopérative » et un « Programme Coopératif »5

Lors du discours d’ouverture du premier congrès international des coopératives de consommation qui se tient à Paris, en 18896, Charles Gide dévoile le véritable but de la coopération que s’est fixé la « petite école de Nîmes » : « modifier pacifiquement, mais radicalement le régime économique actuel, en faisant passer la possession des instruments de production, et avec elle la suprématie économique, des mains des producteurs qui les détiennent aujourd'hui entre les mains des consommateurs. Et comme moyens pratiques d'organisation : une fédération groupant le plus grand nombre possible de sociétés, l'accumulation des bonis pour constituer un fonds de réserve collectif, la création de magasins de gros fabriquant autant que possible tout ce qu'ils vendent. D'ailleurs ces moyens ne sont autres que ceux déjà employés en Angleterre et plus ou moins bien imités dansd'autres pays ».Du même coup, il proclame le projet d’avènement de la République coopérative par un « plan de campagne » en trois étapes qui vise à conquérir d’abord l’industrie commerciale, puis l’industrie manufacturière et enfin l’industrie agricole.

(…) ce n’est pas en restant isolées, incohérentes, et intérieurement en état anarchique, que nos petites associations coopératives pourront suffire à ce grand oeuvre de défense sociale et lutterefficacement contre les grandes associations capitalistes. Il faut faire un plan de campagne : ou plutôt il n'y a pas à le faire, il est tout indiqué.
Se réunir entre elles, faire masse, prélever sur leurs bénéfices le plus possible pour fonder de grands magasins de gros et opérer les achats sur grande échelle - voilà la première étape.

Continuer à constituer, par des prélèvements sur les bénéfices, des capitaux considérables et avec ces capitaux se mettre à l’oeuvre pour produire directement et pour leur propre compte tout ce qui est nécessaire à leurs besoins, en créant boulangeries, meuneries, manufactures de draps et de vêtements confectionnés, fabriques de chaussures, de chapeaux, de savon, de biscuits, de papier - voilà la seconde étape.
Enfin, dans un avenir plus ou moins éloigné, acquérir des domaines et des fermes et produiredirectement sur leurs terres le blé, le vin, l'huile, la viande, le lait, le beurre, les volailles, les oeufs, les légumes, les fruits, les fleurs, qui constituent la base de toute consommation, - voilà la dernière étape7 ».
Au sein du congrès, c’est l’enthousiasme qui l'emporte. Tous, Français et étrangers, ne peuvent que marquer leur accord avec l'affirmation du caractère social du mouvement coopératif de consommation. « A compter du congrès de Paris, on peut dire sans abuser des mots que le mouvement coopératif a une doctrine sociale, un ensemble de règles théoriques ui lui donnent pour discipline et pour ciment cette force de conviction démocratique etd'action morale dont est fait son succès auprès des masses populaire 8 ».


5 - Extraits de Les oeuvres de Charles Gide, volume IV, Coopération et économie sociale, 1886-1904. Présenté etannoté par Patrice DEVILLERS, l’Harmattan, 2001 , 381 p
6 - Discours d’ouverture du Congrès international des Sociétés coopératives de consommation tenu à Paris, au Palais du Trocadéro, le 8 septembre 1889, pendant l’Exposition universelle. Publié dans le compte rendu officiel du Congrès, sous le titre : De la coopération et des transformations qu’elle est appelée à réaliser dans l’ordre économique. L’Angleterre était représentée par MM Vainsittart-Neale et Holyoake ; l’Italie, par MM Ugo Rabbeno, Wollemborg et Nonti ; la Suisse, par MM Wuarin et Racine ; la Belgique, par M le Professeur Denis, le Dr César de Paepe, les représentants de presque toutes les sociétés de consommation socialistes de Belgique, Delwarte, délégué des Chevaliers de Travail, Vandervelde, Demblon ; le Brésil, par / Santa Anna Néry, délégué officiel de son gouvernement.
7- Les oeuvres de Charles Gide, volume IV, pp. 135-136.
8 - J. Gaumont, Histoire générale de la coopération en France, Tome 2, p. 152, édition FNCC, 1924. Cité par Patrice Devillers, op Cité, p. 135.


Les œuvres de Charles Gide, vol. IV
Coopération et économie sociale 1886 – 1904
Présenté et annoté par Patrice DEVILLERS

Charles FAURIER, BUCHEZ9

Durant l'année 1892, Charles Gide participe à la mise en place de la première édition de l’Almanach de la coopération française (datée 1893). Il espère par ce moyen propager une culture coopérative auprès des coopérateurs. Ainsi, cette première édition doit-elle leur faire connaître douze apôtres de la coopération10.Pour sa part, Gide rédige les deux premières biographies : celle de Fourier d’abord dont il est incontestablement le spécialiste, celle de Buchez enfin.

Buchez, médecin, catholique et franc maçon, saint-simonien dissident, publie en 1831 un plan d’Association ouvrière de production (AOP) : Moyen d’améliorer la condition des salariés des villes11. Il agit de remédier à l'étiolement du niveau de vie de l'ouvrier de métier par le développement et la propagation d'associations ouvrières de production respectant une organisation telle qu'elles s'imposent comme les ancêtres de nos Sociétés coopératives ouvrières de production (SCOP).

Charles Faurier

Charles Fourier est né à Besançon, le 7 avril 1772 ; il est mort à Paris le 7 octobre 1837. Il resta jusqu’à sa mort dans la condition modeste de petit employé de magasin. Il mourut vieux garçon. Il consacre toutes les heures de loisir que lui laissait son travail quotidien à écrire d’énormes volumes dont la lecture est rebutante par l'incohérence de la méthode et l'extravagance de la forme.

Cependant, si le nom de Fourier mérite de rester inscrit parmi ceux des plus grands socialistes, c'est que, doué d'une vision véritablement prophétique, il a annoncé et décrit minutieusement les principales phases de l'évolution économique qui s'accomplit de nos jours. Il a notamment annoncé, et flétri d'avance en traits de feu, le pullulement des intermédiaires, les grands monopoles, créés par les syndicats de producteurs, la falsification des denrées, l'exploitation du consommateur par le producteur - et comme remède à tous ces maux, il a préconisé l'association coopérative - d'abord, sous la forme modeste de ce qu'il appelait le Comptoir communal, qui est à peu près l'équivalent de ce que nous appelons aujourd'hui les syndicats agricoles ou les banques rurales, puis sous la forme très complexe du Phalanstère.

Le phalanstère, à le réduire à ses éléments les plus simples, est une association à la fois de production et de consommation, les mêmes personnes s'entendant pour produire ce qu'elles doivent consommer et pour consommer ce qu'elles ont produit, et s'entendant d'ailleurs avec d'autres associations similaires pour se procurer par l'échange ce qui leur manquerait.

On croit généralement que Fourier était communiste. C'est une erreur: il laissait subsister dans son plan la propriété, l'hérédité, l'intérêt, l'inégalité des richesses ; il voulait même cette inégalité la plus grande possible, sous cette réserve toutefois qu’un certain minimum d'existence serait assuré par la société à chacun. Il est vrai que, dans son phalanstère, tous les associés devaient vivre ensemble ; mais cette règle n'avait pas d'autre but que d'obtenir le maximum de confort avec le minimum de dépenses. Fourier pensait que l'économie réalisée par l'achat ou la production des denrées en gros - ce qui constitue le mécanisme des sociétés coopératives de consommation - est insuffisants et doit être complétée par la consommation de ces denrées en commun, non pas comme dans un couvent ou une caserne, mais comme dans un grand hôtel meublé : quelque chose d'analogue à ces pensions de famille, somptueusement installées, qu'on trouve en Suisse ou aux États-Unis. La « consommation en grand » apparaît à Fourier comme le complément naturel de la « production en grand ».

Il faut dire que Fournier, s'il ne voulait pas abolir la propriété, voulait du moins arriver à la suppression du salariat en transformant, comme il le dit lui-même, « tous les salariés en propriétaires cointéressés ou associés ». En cela aussi, comme dans le reste, il s'est montré un sagace précurseur de la coopération.

Buchez

Buchez est né en 1796, il est mort en 1895. Il a donc été mêlé à toutes les agitations de ce siècle si troublé. Il s'est battu pendant la première invasion de la France en 1815 ; il a pris une part active aux deux révolutions de 1830 et de 1848. Il a été jugé et a failli être condamné à mort comme conspirateur. Il a été Président de l'Assemblée nationale en 1848. Il a écrit, en collaboration avec Roux, une énorme histoire de la Révolution française et plusieurs ouvrages de philosophie. Après avoir été un des disciples les plus illustres de Saint-Simon, il a été chef d’école à son tour, et, à la fois catholique par éducation et révolté par tempérament, il s’est donné pour programme de réconcilier l’Eglise et la Révolution.

Mais cette longue vie si remplie de tant de travaux, de tant de péripéties, de tant de grandes espérances, n'aurait pas laissé de trace durable et serait aujourd'hui oubliée, si un fait de peu d'importance en apparence n'avait assuré au nom de Buchez une place parmi les précurseurs de la coopération. C'est lui qui, le 10 septembre 1831, treize ans avant les Pionniers de Rochdale, fonda la première association coopérative de production, celle des menuisiers, et, en 1834, celle, plus connue, des bijoutiers en doré.

L'idée essentielle de cette association, et qu'on a beaucoup reprochée à Buchez comme mystique et chimérique, c'est que le capital de l’association constitué d'abord par les épargnes des associés, puis par les bénéfices de l'association, devait rester toujours indivisible, grossissant ainsi de génération en génération au profit de tous ceux qui voudraient en profiter en entrant dans l'association, jusqu’à ce qu’il eût absorbé tout le capital industriel du pays et réalisé ainsi l'appropriation de tous les instruments de production par les associations ouvrières. En d'autres termes, Buchez rêvait de reconstituer, au profit des associations ouvrières, quelque chose de semblable à ces biens de mainmorte que les congrégations religieuses amassaient d'un siècle à l'autre et qui auraient fini par les rendre propriétaires de tout le pays, si la Révolution n'y avait mis un terme. Ce plan, qui porte si nettement l'empreinte de l'esprit catholique et mystique de Buchez, était grandiose ; mais pour être réalisé il aurait fallu que les associations ouvrières fussent, comme les congrégations religieuses, composées d'hommes disposés à abdiquer, au profit de la communauté, tous leurs intérêts personnels et presque leur personnalité. C'était trop leur demander. La première association périt en naissant. La seconde, l’association des bijoutiers en doré, vécut une trentaine d'années, mais en perdant son caractère primitif, et elle n’eut pas d’imitateurs.

Cependant, les Trades Unions, qui demandent à leurs membres de constituer de gros fonds de réserve au prix de grands sacrifices, et qui visent par-là à remplacer l’épargne individuelle par l’épargne collective, ne font, en somme que ressusciter, sous une forme plus pratique, l’idée maîtresse de Buchez.

 


Charles Gide : Hommage aux Pionniers de Rochdale12 

Lors du 5e congrès de l'Alliance coopérative internationale qui se tient à Manchester du 22 au 25 Juillet 1902, les membres du congrès se voient d'abord conviés à visiter les usines de la Coopérative Wholesale society (magasin de gros du mouvement coopératif anglais) situées à Middleton puis sont ensuite invités à se rendre en pèlerinage à Rochdale. Charles Gide y prononce alors cet hommage aux pionniers ; hommage tellement remarqué qu'il est repris dans le compte rendu officiel du congrès et publié dans le journal du mouvement coopératif anglais (Cooperative news). En France, c'est L’Emancipation du 15 août 1902 qui présente ce texte. Puis Gide l'intègre à la seconde édition des conférences de propagande en 190613, traduisant ainsi toute l'importance qu'il accorde à ce discours.

Messieurs, si je prends la parole au nom des délégations étrangères, ce n'est pas seulement pour vous remercier de votre cordiale hospitalité, mais pour vous exprimer les sentiments qu'inspire dans le cœur de tout coopérateur le nom glorieux des Pionniers de Rochdale.

Je me rappelle qu'il y a vingt-cinq ans, je faisais une de mes premières conférences publiques et j'avais choisi comme sujet : l'histoire des Pionniers de Rochdale. Que de fois, depuis lors, moi-même et tous ceux qui sont ici ou au loin, avons redit leur histoire ! Il n’en est peut-être aucune, en effet, après celle de l'Évangile, qui ait été répétée plus souvent dans toutes les langues des hommes que celle des Équitables Pionniers dont vous portez le nom. Aussi, n'est-ce point sans une profonde émotion que nous avons lu, quand le train s'est arrêté à la gare, ce nom qui nous était si familier et si cher : Rochdale !

Ce qu'on ne se lassera jamais d'admirer dans les Pionniers de Rochdale, ce n'est point tant qu'ils aient été des précurseurs - d'autres l'avaient été avant eux - c'est le sens pratique admirable avec lequel ces vingt-huit tisserands en flanelle ont su rédiger, tout d'une pièce, ces statuts qui devaient devenir la charte quasi définitive de toute société coopérative de consommation.

Certes ! nombreux et divers - divers de langue, de tempérament, d'idéal social - les peuples qui sont entrés depuis eux dans le mouvement coopératif. Chacun a essayé d'y apporter son génie propre, et pourtant l'expérience a démontré que quelque fût le pays où l'on voulût créer une société coopérative que ce fût même dans l'Inde ou en Californie - le mieux qu'on pût faire était encore de reproduire purement et simplement le modèle de Rochdale, en sorte qu'on voit les coopérateurs de tous pays, après avoir quelque peu tâtonné, revenir finalement s'asseoir aux pieds des Pionniers de Rochdale comme les enfants aux pieds du maître.

Il est des sociétés de consommation qui ne cherchent que le bon marché et vendent au prix de revient. Elles s'égarent ! Qu’elles regardent aux Pionniers de Rochdale ! Ceux-ci leur ont appris qu’il faut vendre au prix de détail et réaliser des bonis pour que la société grandisse et fasse la boule de neige.

Il en est d'autres qui, pour mieux attirer les ouvriers vendent à crédit. Elles se trompent ! Qu'elles regardent à Rochdale ! Ceux-ci avaient déjà mis dans leurs règles la vente au comptant comme le seul moyen de libérer l'ouvrier de la servitude du crédit, et comme la première des émancipations à réaliser.

Il en est d'autres - et surtout nombreuses en Angleterre - qui ne voient dans la coopération que le consommateur et oublient le producteur. Qu'elles regardent à Rochdale, à Rochdale des premiers jours ! Les Pionniers n'avaient pas oublié que la coopération est faite pour le producteur autant que pour le consommateur et ne les avaient pas séparés dans cette cité commune qu'ils préparaient.

Il en est - surtout en France - qui ne s'occupent pas du tout de l'instruction de leurs membres. Qu’elles regardent aux Pionniers de Rochdale ! Ceux-ci avaient inscrit dans les articles de leur constitution un prélèvement de 2 1/2 % sur les bonis, pour leur instruction et celle de leurs camarades. Ils savaient d'instinct et ils nous enseignent que c'était là le seul moyen d'empêcher la coopération de dégénérer en business.

Ainsi, le programme dressé par les Pionniers reste encore ce qu'on a fait de mieux et non seulement nous n'avons pu le dépasser, mais nous n'avons pas même réussi à le réaliser tout entier, car chacun de ses articles demande le travail d’une génération. Chose curieuse ! Partout ailleurs, dans tous les mouvements sociaux, politiques, scientifiques, les inventeurs sont vite dépassés par la marche des idées dont ils ont été les promoteurs. Nous les laissons de plus en plus en arrière sur la route où nous marchons et bientôt il ne reste plus d'eux que leur souvenir. Mais pour les Pionniers de Rochdale, il n’en est pas de même, quoique morts depuis plus d’un demi-siècle, ce sont eux encore qui marchent devant nous !

Au temps où vivaient les Pionniers, il ne manquait pas d’économistes et de socialistes éminents. Il y avait John Stuart Mill14, Bastiat15, Proudhon16. Ils n’ont prêté aucune attention au grand événement qui se préparait dans la ruelle du Crapaud : ils n'en ont pas soupçonné les conséquences. Ils auraient été bien étonnés si on leur eût dit qu'un jour - quand leurs systèmes sociaux n'auraient plus de disciples ni leurs livres guère de lecteurs - les Pionniers de Rochdale compteraient des millions de fidèles !

Ô Pionniers, je vous rends grâce - non seulement pour nous avoir donné une organisation qui a procuré à des millions d'hommes un réconfort et une amélioration dans les conditions de leur existence et qui même, comme l'a dit un économiste, a été la seule expérimentation sociale du XIXe siècle qui ait réussi - mais surtout pour nous avoir donné une admirable leçon de modestie en nous montrant que toute notre science, toute la science des savants ou des scribes, toute celle qui se formule dans les livres et dans les lois, toute celle au nom de laquelle nous enseignons ou nous gouvernons les hommes, ne vaut pas, en fait de clairvoyance et de force motrice, l'action de quelques humbles ouvriers qui avaient tout simplement vécu, peiné, souffert et n'avaient reçu d'autres leçons que celles que peuvent donner le travail manuel, le souci du pain quotidien et la foi inébranlable dans l'avènement de la justice !


[9]Présenté et annoté par Patrice DEVILLERS 
[10]Douze biographies sont présentées dans l'ordre suivant: Fourier, Buchez, Leclaire (par Charles Robert), Godin (Bernandot), Owen (Vansittart Neale) le pasteur Mautice (Hughes), Vansittarl Neale (de Boyve), Holycake (de Boyve), Schulze-Delitzch (Hentschke), Raiffensen (Maurin), Vigano (Ugo Rabbeno) et enfin de Paepe (Benoit Malon).
[11] Ce texte est reproduit dans l'ouvrage d'Henri Desroche Solidarités ouvrières, Les Éditions ouvrietes, 1981.
[12] Extrait de Les œuvres de Charles Gide, vol. IV, Charles Gide. Coopération et économie sociale, 1886-1904, (p. 73 à 75) Comité pour l’édition des œuvres de Charles Gide. L’Harmattan, 2001. Présenté et annoté par Patrice DEVILLERS.
[13] La Coopération : Conférences de propagande est éditée en 1900 puis rééditée quatre fois en 1906, 1910,1922 et enfin 1929 mais cette fois sous le titre Le Coopératisme: Conférences de propagande. Le texte Hommage aux pionniers de Rochdale » apparaît dans les éditions de 1906, 1910 et 1929.
[14]  John Stuart Mill (1806-1873, Logicien, philosophe utilitariste, économiste classique anglais, réformiste social et libéral, il publie le Système de logique en 1843.
[15  Frédéric Bastiat (1801-1850). Pamphlétaire, homme politique et économiste libéral français, ardent partisan du libre échange. Auteur de très percutants sophismes économiques, il laissa inachevé son grand ouvrage, Les Harmonies économiques.] Charles Gide attache beaucoup d'importance à Bastiat car il est selon lui le premier économiste à affirmer la prédominance de la consommation sur la production.
[16] Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865). Socialiste français, journaliste et publiciste. Élu député en 1848, créateur d'une éphémère banque du peuple, condamné et exilé, il est l'auteur de très nombreux écrits depuis son célèbre pamphlet de 1840 Qu'est-ce que la propriété ? Qui eurent beaucoup d'influence dans les milieux intellectuels et ouvriers ?.

Bibliographie, Webographie 

Last Updated ( mardi, 23 octobre 2007 )
 
< Prev   Next >
UCE en réseau. Projet Leonardo 2005-2007